Livre 6.15
XV. « À ce compte-là, me dira-t-on, vous ne devez rien à votre médecin que ses modiques honoraires, rien à votre précepteur dès que vous lui aurez compté quelque argent. Pourtant ces deux classes d’hommes sont chez nous grandement aimées, grandement considérées. » On répond à ceci qu’il est des choses qui valent plus qu’on ne les achète. Vous achetez du médecin une chose inestimable, la vie et la santé ; du précepteur d’arts libéraux, les connaissances qui ennoblissent et la culture de l’âme. Aussi n’est-ce pas ici la chose que l’on paye, mais la peine, mais leur ministère, les heures qu’ils dérobent à leurs affaires pour nous les consacrer. C’est le salaire, non du service, mais du temps employé.
On peut encore faire une autre réponse plus vraie et qui va suivre ; mais indiquons d’abord comment peut se réfuter cette objection : « Il est des choses qui valent plus qu’elles ne se vendent, et pour lesquelles on doit au delà de ce qu’on les a payées. » D’abord qu’importe ce qu’elles valent, dès que le prix a été convenu entre l’acheteur et le vendeur ? Ensuite je l’ai achetée non à son prix, mais au vôtre. » Elle vaut davantage ! » Mais elle n’a pu se vendre plus. Le prix des choses dépend des circonstances. Vantez-les tant que vous voudrez, leur taux est celui au delà duquel elles ne se vendent plus ; et en outre, n’est point redevable au vendeur, celui qui achète à bon compte. Du reste, elles ont beau valoir davantage, il n’y a là de votre part nulle générosité, puisqu’on ne les prise pas d’après le service et l’effet obtenu, mais d’après l’usage et le taux du marché. Quel prix mettez-vous à l’art du pilote qui franchit les mers, qui, au travers des flots, quand la terre a fui loin de ses regards, vous trace une route certaine, prévoit les tempêtes, et au milieu de la sécurité générale ordonne tout à coup de carguer les voiles, de baisser les agrès, de se tenir prêt au choc de l’orage et de faire tête à sa brusque violence ? Toutefois un si grand service est acquitté par le prix du passage. À combien évaluez-vous l’hospitalité dans un désert, un abri pendant la pluie, un bain ou du feu par un temps froid ? Cependant je sais le peu que tout cela me coûte dans l’auberge où je descends. Quel service ne me rend pas l’homme qui étaye ma maison prête à s’écrouler, l’homme dont l’art incroyable retient comme suspendu tout un édifice qui se crevasse depuis ses fondements ? Et pourtant c’est à un prix fixe et modique que tout ce travail est taxé. Un rempart nous défend contre l’ennemi, contre les subites incursions des brigands ; cependant ces tours, boulevards futurs de la sécurité publique, on sait ce que gagne par jour le maçon qui les bâtit.