Livre 6.14
XIV. « Mais, poursuit-on, si j’avais fait jeter les noms dans l’urne et que le vôtre fût sorti dans les dix, est-ce que vous ne me devriez rien ? » Oui, je vous devrais, mais peu de chose. Vous allez savoir quoi. Vous faites ici quelque chose pour moi : vous m’appelez aux chances du rachat ; que mon nom soit sorti, je le dois au sort ; qu’il ait été dans le cas de sortir, je le dois à vous. Vous m’avez ouvert l’accès au bienfait dont je dois à la Fortune la plus grande part ; mais je suis redevable envers vous, d’avoir pu l’être envers la Fortune. »
Je ne m’occuperai nullement de ces bienfaiteurs mercenaires qui ne calculent pas à qui, mais pour quel prix ils donnent, et qui rapportent à eux-mêmes tout le bien qu’ils font. Un homme me vend du blé ; je ne puis vivre si je n’en achète, mais je ne dois pas la vie à qui m’en a vendu. Je considère non pas combien est nécessaire la chose sans laquelle je ne saurais vivre, mais combien mérite peu de reconnaissance ce que je n’eusse pas eu sans l’acheter. En l’apportant, le marchand songeait , non de quel secours ce serait pour moi, mais de quel bénéfice pour lui. Ce que je paye, je ne le dois pas.