Livre 6.13
XIII. D’un autre côté, je ne suis pas assez injuste pour n’avoir point d’obligation à celui qui en faisant mon bien a fait le sien. Car je n’exige pas qu’on s’oublie pour songer à moi : je souhaite même que le service qui m’est rendu profite encore plus à qui me le rend, pourvu qu’en le rendant il ait eu double intention et fait ma part ainsi que la sienne. Dût-il avoir le meilleur lot, si tant est qu’il m’ait associé à lui, si moi aussi j’étais dans sa pensée, je serais ingrat, je serais plus qu’injuste de ne me pas réjouir à le voir trouver son profit où j’ai trouvé le mien. Il est souverainement inique de n’appeler bienfait que ce qui cause à son auteur quelque préjudice. Quant à l’homme qui me fait du bien dans son propre intérêt, je lui répondrai : « Tu t’es servi de moi ; pourquoi dire que c’est toi qui m’as fait du bien, plutôt que moi qui t’en ai fait ? »
« Supposez, me dit-on, que je ne puisse devenir magistrat qu’en rachetant dix citoyens sur un grand nombre de captifs ; ne me devrez-vous rien à moi qui vous aurai tiré de la servitude et des fers ? Et pourtant j’aurai agi dans mon intérêt. » À cela je réponds : « Vous agissez ici en partie dans votre intérêt, en partie dans le mien. C’est pour vous que vous rachetez : car il vous suffit pour le succès de vos vues, de racheter les premiers venus. Ainsi je vous dois, non de m’avoir racheté, mais de m’avoir choisi ; car vous pouviez atteindre votre but par la délivrance d’un autre comme par la mienne. Ce que votre action a d’utile, vous le partagez avec moi : vous m’admettez dans une combinaison qui doit faire deux heureux. Quant à me préférer à d’autres, c’est exclusivement pour moi que vous le faites. Ainsi encore si pour être élu préteur il vous faut racheter dix captifs, et que nous ne soyons que dix, aucun de nous ne vous devrait rien, vous n’auriez à nous demander compte de rien qui ne fût tout à votre profit. Ce n’est pas que j’interprète en jaloux un bienfait : je désire qu’il profite non à moi seulement, mais encore à vous. »