Livre 6.12
XII. Mais je pressens la question ; inutile que tu la fasses ; ton visage a parlé. « Si quelqu’un nous a fait du bien dans son intérêt, lui est-il dû quelque chose ? » Car voilà la plainte que je t’ai souvent ouï répéter : certains hommes, dis-tu, portent au compte d’autrui ce qu’ils font pour eux-mêmes. Je vais répondre, cher Libéralis ; mais divisons d’abord la question et séparons l’acte réciproque de l’acte égoïste. Ce sont en effet choses bien différentes que de se faire serviable à son profit ou au nôtre, ou bien au nôtre et au sien en même temps. L’homme dont les vues sont toutes personnelles nous est utile, parce que tel est son seul moyen de l’être à lui-même ; cet homme est pour moi comme celui qui cherche pour son bétail la pâture d’hiver et d’été ; comme celui qui, pour les vendre plus avantageusement, nourrit bien ses captifs, ou engraisse et étrille les bœufs qu’il élève pour les sacrifices ; comme le maître de gladiateurs qui a le plus grand soin que ses gens soient exercés et de bonne mine. Il y a loin, comme dit Cléanthe, d’un bienfait à un négoce.