Livre 5.6
VI. Alexandre, le roi de Macédoine, se glorifiait souvent de n’avoir été vaincu en bienfaits par personne. Il ne dut pas, l’outrecuidant, priser bien haut, ni les Macédoniens, ni les Cares, ni les Grecs, ni les Perses, ni ces peuplades éparses qui n’avaient point d’armée, pour ne pas s’avouer qu’il tenait d’eux un empire qui s’étendait de l’angle de Thrace jusqu’au bord des mers inconnues. C’était à Socrate à se glorifier ainsi, c’était à Diogène qui, certes, avait triomphé d’Alexandre. Oui, il en avait triomphé le jour où ce conquérant, gonflé d’un orgueil plus qu’humain, vit un homme auquel il ne pouvait ni rien donner, ni rien ravir.
Le roi Archélaüs pria Socrate de venir à sa cour. Socrate, dit-on, répondit qu’il ne voulait point aller chez un homme dont il recevrait plus qu’il ne pourrait lui rendre. Mais d’abord il eût été maître de ne rien accepter ; ensuite, c’est de lui que serait venu le premier bienfait : car c’est sur une prière qu’il serait venu, et c’était faire ce qu’après tout le roi était hors d’état de lui rendre. Enfin, Archélaüs n’eût pu offrir que de l’argent, et de l’or, et il eût reçu en retour le mépris de l’or et de l’argent. Quoi ! il était impossible à Socrate de s’acquitter envers le prince ? Et qu’aurait-il reçu d’égal à ce qu’il eût donné, je veux dire le spectacle d’un homme sachant vivre et mourir et possédant le dernier mot de ces deux sciences ? Ce roi aveugle en plein jour, il l’eût initié aux secrets de la nature si étrangers pour lui, qu’un jour d’éclipse de soleil il fit fermer son palais et raser la tête à son fils en signe de deuil et de calamité. Quel service à lui rendre que de le tirer de la retraite où la peur le tenait caché, de l’obliger à se rassurer, de lui dire : « Ce n’est point là une défaillance du soleil, c’est la rencontre de deux astres ; c’est la lune qui, cheminant au-dessous du soleil, a interposé son globe juste entre nous et lui et nous empêche de le voir : elle n’intercepte qu’une faible partie de ses rayons, si elle ne fait que l’effleurer à son passage ; elle en couvre davantage, si elle lui oppose une plus grande surface ; elle en dérobe tout à fait l’aspect, quand elle vient à glisser son disque directement entre la terre et le soleil ; mais tu vas voir les deux astres se disjoindre en sens divers par leur propre vitesse ; le jour va être rendu à la terre, et tel sera l’ordre constant des siècles : il y a des jours fixes et marqués d’avance où l’interposition de la lune empêchera le soleil de nous verser tous ses rayons. Encore un moment, et l’astre va reparaître, va sortir de cette espèce de nuage et, dégagé de tout obstacle, nous envoyer librement sa lumière. »
Le philosophe ne pouvait-il pas payer de retour Archélaüs en lui apprenant à régner ? Certes, le bienfait de Socrate se fût de beaucoup amoindri, si le prince avait pu faire la moindre chose pour Socrate.
Pourquoi donc ce dernier répondit-il de la sorte ? Enjoué de son naturel, habitué, dans son langage, à procéder par sous-entendus, raillant tout le monde, surtout les puissants, il aima mieux s’excuser finement que refuser avec une hauteur farouche. « Je ne veux pas, dit-il, recevoir de bienfaits d’un homme à qui je ne pourrais rendre en même monnaie. » Peut être craignit-il qu’on ne le forçât d’accepter contre son gré, d’accepter ce qui n’eût pas été digne de Socrate. » Il eût refusé, dira-t-on, s’il ne l’eût pas voulu. » Mais c’était courroucer contre lui un prince arrogant qui prétendait qu’on fît grand cas de tous ses dons. Nulle différence entre ne pas vouloir donner à un roi et ne pas vouloir accepter de lui : il met sur la même ligne l’un et l’autre et il est plus amer à l’orgueil d’être dédaigné que de n’être pas craint. Veux-tu savoir ce qu’en effet Socrate ne voulait point ? Il ne voulait point aller à une servitude volontaire, lui de qui Athènes libre ne put supporter la libre censure.