Livre 5.4
IV. Nul ne peut donc être surpassé en bienfaits, pourvu qu’il sache devoir, qu’il veuille rendre, et que l’insuffisance du fait soit compensée par l’intention. Tant que l’on persévère ainsi, tant que se maintient cette volonté, assez de traits signalent la reconnaissance : qu’importe de quel côté se compte le plus de petits cadeaux ? Tu pourras, toi, donner beaucoup, moi, je ne pourrai que recevoir ; la fortune est pour toi, j’ai pour moi la bonne volonté. Et pourtant je te vaux, autant que des braves sans armes ou qui n’en ont que de légères en valent d’autres armés de toutes pièces.
Non, jamais l’homme n’est vaincu en bienfaits ; car la gratitude est toujours au niveau de la volonté. S’il était honteux de recevoir plus qu’on n’a donné, il ne faudrait rien accepter d’hommes bien plus puissants que nous et auxquels nous ne pouvons rendre la pareille. Je parle des grands et des rois, que la Fortune met à même de faire des largesses nombreuses en échange desquelles ils ne recouvrent que bien peu de choses, beaucoup moins qu’ils ne donnent. Les rois, ai-je dit ? À eux aussi on peut rendre service ; et ce pouvoir qui les met si haut ne subsiste que par le concours et le ministère de leurs inférieurs.
Il est des âmes dégagées de toute ambition, que presque nulle convoitise humaine n’arrive à effleurer : ceux-là, la Fortune elle-même ne peut les gratifier de rien. De toute nécessité je serai vaincu en bienfaits par un Socrate, je le serai par un Diogène, qui marche nu au milieu des richesses macédoniennes et foule aux pieds le faste des rois. Oh ! qu’alors à ses propres yeux, comme à tous les yeux qui, pour reconnaître le vrai, n’étaient voilés d’aucun brouillard, il dut paraître supérieur à l’homme qui voyait le monde à ses pieds ! N’était-il pas bien plus puissant ; n’était-il pas bien plus riche que cet Alexandre qui possédait tout ? Car il avait plus à refuser que l’autre ne pouvait offrir.