Livre 5.20
XX. « Tu te dis bienfaiteur, m’objectera-t-on, de ceux que tu choques, que tu tortures ? » Eh ! que de bienfaits ont l’abord fâcheux et révoltant, par exemple trancher et brûler pour guérir, et garrotter les membres ? Il s’agit de voir, non si le bienfait chagrine qui le reçoit, mais s’il ne devrait pas le réjouir. Un denier n’est pas de mauvais aloi parce qu’un barbare, ignorant l’empreinte romaine, n’en a pas voulu. On déteste le bienfait et on le reçoit, si toutefois il est utile, s’il est donné dans l’intention qu’il soit utile. Qu’importe, si la chose est bonne, qu’elle soit reçue de mauvaise grâce ? Mais voyons prends l’hypothèse contraire : cet homme déteste son frère qu’il est de son intérêt de conserver : j’ai tué ce frère. Est-ce là un bienfait, quoique l’autre le dise et s’en félicite ? c’est nuire bien traîtreusement que de se faire remercier du tort qu’on a fait. « Je comprends : une chose utile, c’est un bienfait ; une chose nuisible, oe n’en est pas un. » En voici une pourtant qui n’est ni utile ni nuisible et qui ne laisse pas d’être un bienfait. J’ai trouvé ton père sans vie dans un lieu désert, et je l’ai enseveli : cela n’a fait de bien ni à lui (que lui importait de quelle manière son corps allait se dissoudre ?) ni à son fils : car quel avantage en a-t-il recueilli ? Voici néanmoins ce qu’il y a gagné : il n’a pas manqué, grâce à moi, à un devoir solennel et imposé par la nature. J’ai fait pour son père ce qu'il eût voulu, ce qu'il eût dû faire lui-même. Ceci toutefois n'est un bienfait qu'autant qu'il ne vient point de ce sentiment de pitié et d'humanité qui me ferait ensevelir les restes du premier venu : il faut que j'aie reconnu la personne et songé qu'alors, j'obligeais le fils. Mais que je recouvre de terre le cadavre d'un inconnu, nul ne m'est obligé d'avoir pris ce soin : c'est là une charité banale.
On me dira : « Pourquoi rechercher si scrupuleusement qui tu as obligé? Est-ce pour réclamer plus tard? Il est des gens qui pensent qu'il ne faut jamais redemander, et voici leurs motifs : l'ingrat, quand tu lui réclamerais, ne rendra point; l'homme reconnaissant rendra de lui-même. D'ailleurs, si tu as donné à un honnête homme, attends : point d'injurieuse sommation, comme s'il n'était pas disposé à s'acquitter; si c'est un malhonnête homme, portes-en la peine. Ne gâte pas le beau nom de bienfait, n'en fais pas une créance. Et puis, où la loi n'ordonne pas de répéter, elle le défend. » Tout cela est vrai, tant que rien ne me presse, tant que la Fortune ne me contraint point ; je demanderai plutôt un service que je ne le redemanderai. Mais s'il s'agit de la vie de mes enfants, si ma femme court quelque danger, si le salut, si la liberté de mon pays m'envoient où je ne voudrais pas aller, je surmonterai ma répugnance et protesterai que j'avais tout fait pour me passer des secours d'un ingrat. Et en somme, la nécessité de rentrer dans mes avances l'emportera sur la honte de redemander. Au reste, quand j'oblige un honnête homme, c'est à condition de ne rien réclamer que dans le cas d'impérieux besoins.