Livre 5.2
II. Tu as encore pour maxime favorite ce mot que tu juges admirable : il est honteux d’être vaincu en bienfaits. Mais la vérité du mot est à bon droit mise en question ; car la chose est bien autre que tu ne l’imagines. Jamais, dans les luttes qui honorent, la défaite n’est honteuse, pourvu qu’on ne jette point ses armes et que le vaincu veuille ressaisir la victoire. Tout le monde n’a pas au service de ses bonnes intentions les mêmes forces, les mêmes facultés, le même appui de cette Fortune dont nos plus vertueux desseins, du moins dans leurs effets, subissent l’influence. La volonté seule de s’élever au bien est louable, lors même qu’un plus agile concurrent nous a devancés. Ce n’est point comme dans ces combats offerts en spectacle, où la palme annonce le plus digne ; et là encore souvent le faible doit son triomphe au hasard. Dès qu’il s’agit d’un devoir que chacune des deux parties désire remplir le mieux possible, si l’une a pu davantage, a eu sous la main de quoi satisfaire son vœu et qu’à tous ses efforts la Fortune ait laissé le champ libre, quand l’autre, avec un zèle égal, aurait rendu moins qu’elle n’a reçu, ou même n’aurait rien pu rendre, mais n’aspirerait qu’à s’acquitter et s’y porterait de toutes les forces de son âme, cette autre ne serait pas plus vaincue que le soldat qui meurt sous les armes et qu’il a été plus facile à l’ennemi de tuer que de mettre en fuite. Ce que tu regardes comme une honte, la défaite, l’homme vertueux ne peut l’éprouver : car jamais il ne cédera, jamais il ne renoncera ; debout et prêt jusqu’au dernier jour, il mourra à son poste, déclarant tout haut qu’il a reçu beaucoup, qu’il voulait ne pas rendre moins.