Livre 5.17
XVII. Tout un jour ne pourrait suffire à énumérer tous ces hommes qui furent ingrats jusqu’à consommer la perte de leur pays. J’aurais une tâche non moins immense, si je voulais récapituler de quelles ingratitudes elle paya les meilleurs et les plus dévoués de ses fils, cette république aussi souvent coupable qu’on le fut envers elle. Elle envoie Camille en exil ; elle force Scipion à la retraite ; on bannit Cicéron après sa victoire sur Catilina, on détruit ses pénates, on pille ses biens, il souffre tout ce qu’il eût souffert de Catilina vainqueur. Rutilius, pour prix de son intégrité, est relégué dans un coin de l’Asie ; Caton est écarté une fois de la préture, et du consulat toute sa vie. Nous sommes un peuple ingrat.
Que chaque homme s’interroge : pas un qui ne se plaigne de l’ingratitude de quelque autre. Or il ne se peut faire que tous se plaignent sans qu’il y ait à se plaindre de tous : tous sont donc ingrats. Ne sont-ils que cela ? Tous sont cupides, tous envieux, tous lâches, ceux notamment qui affichent le plus d’audace. Ajoute encore : tons sont ambitieux, tous impies. Mais ne t’en irrite point ; pardonne-leur : ils sont tous insensés. Je ne veux pas te rappeler à de vagues généralités, ni te dire : « Vois combien la jeunesse est ingrate ! » Est-il un fils si pur de toute idée de parricide, qui ne souhaite la mort de son père ; si modéré, qui ne l’attende ; si affectionné qui n’y songe ? Est-il bien des hommes qui, maris d’excellentes femmes, craignent assez de les perdre pour ne pas compter ce qu’ils y gagneraient9 ? Où est, dis-moi, où est le plaideur, défendu par toi, chez qui survive, à sa prochaine affaire, le souvenir d’un si grand service ? Voici un fait avoué de tous : quel homme meurt sans se plaindre ? Qui, au jour suprême, ose dire :
j’ai vécu, j’ai rempli toute ma destinée
Qui sort de la vie sans se débattre, sans gémir ? C’est pourtant le fait d’un ingrat que de trouver trop courts les jours écoulés. Ils le sont toujours trop, si tu les estimes par le nombre. Songe que le souverain bien ne consiste pas dans la durée : quelle qu’elle soit, tiens-toi pour satisfait. Quand le jour fatal serait reculé pour toi, qu’y gagnerais-tu en félicité ? Ce répit ne rend pas la vie plus heureuse, mais plus longue. Qu’il vaut bien mieux remercier le ciel des jouissances qu’il nous a permises ; au lieu de supputer les années des autres, bien apprécier les siennes, et les compter comme gains ! Est-ce là ce dont la Divinité m’a jugé digne ? C’est assez pour moi. Elle pouvait faire plus : mais ce qu’elle a fait est pure gratification.
Soyons reconnaissants envers les dieux ; soyons-le envers les hommes ; soyons-le envers ceux qui ont fait quelque bien soit à nous-mêmes, soit aux nôtres.