Livre 5.13
XIII. En dépit de tout cela, cependant, le méchant peut recevoir quelque chose d’analogue au bienfait, et, s’il ne le rend, il est ingrat. Il y a les biens de l’âme, les biens du corps et ceux de la fortune. Les biens de l’âme sont interdits à l’insensé et au méchant : il n’est admis qu’à ceux qu’il peut recevoir, qu’il est tenu de rendre, qu’il est ingrat de ne rendre point. Et cela n’est pas dans nos doctrines seules. Les péripatéticiens eux-mêmes, qui étendent et reculent si loin les bornes de la félicité humaine, disent que de menus bienfaits peuvent arriver au méchant, et qu’à défaut de les rendre il est ingrat. Or il ne nous paraît pas convenable à nous d’appeler bienfaits des choses qui ne feront pas l’homme meilleur au moral ; mais que ce soient des avantages qu’on peut désirer, nous ne le nions pas. Le méchant peut même les donner à l’homme de bien, comme les recevoir de lui : tels sont de l’argent, un vêtement, des honneurs, la vie ; ne pas les rendre, c’est encourir la qualification d’ingrat. « Mais comment qualifier de ce nom l’homme qui ne rend pas ce qui, selon nous, n’est pas un bienfait ? » Il est des choses qui, sans être vraiment les mêmes, sont, par analogie, comprises sous le même terme. Ainsi nous appelons boîte aussi bien une boîte d’argent qu’une boîte d’or ; nous appelons illettré non pas l’homme tout à fait ignorant, mais celui qui n’a pas atteint un certain degré d’instruction ; ainsi voir un homme mal vêtu, couvert de haillons, c’est, comme on dit, voir un homme tout nu. Des avantages ne sont pas des bienfaits, encore qu’ils eu aient l’apparence. « Comme ce sont là des semblants de bienfaits, ils ne donnent lieu qu’à des semblants d’ingratitude. » Erreur : ils sont appelés bienfaits et par celui qui donne et par celui qui reçoit. Ainsi, trahir même l’apparence d’un bienfait réel, c’est être ingrat, tout comme on est empoisonneur quand on apprête un somnifère que l’on croit un breuvage mortel.