Livre 5.10
X. Un bienfait consiste à s'entremettre utilement. Or le mot s'entremettre est relatif à autrui. Ne jugerait-on pas insensé l'homme qui dirait qu'il s'est fait une vente à lui-même? Car vendre c'est aliéner, c'est transférer sa propre chose et ses droits de maître. Et par la donation, comme par la vente, on se sépare de ce qu'on possédait, on en transmet la jouissance. Cela étant, on ne peut se conférer de bienfait, parce qu'on ne peut se faire aucun don. Autrement les deux contraires seraient confondus : le don et l'acceptation ne feraient qu'un. Enfin, il y a grade différence entre donner et recevoir, puisqu'ils marquent deux positions diverses. Si l'on pouvait s'accorder un bienfait, ces deux termes ne différeraient plus.
Il y a, disais-je tout à l'heure, des expressions qui se rapportent à autrui, et qui, par leur nature même, impliquent toute autre personne que nous. Je suis frère, mais d’un autre : nul n’est son propre frère. Je suis l’égal de qui ? De quelqu’un : on n’est pas l’égal de soi-même. Tout comparatif est inintelligible sans terme de comparaison, comme tout conjonctif est impossible sans objet conjoint. De même le don n’a pas lieu sans une seconde personne, non plus que le bienfait. Cela ressort du terme même où cet acte est précisé : faire du bien. Nul ne se fait du bien, pas plus qu’il ne se favorise, pas plus qu’il n’est son partisan. Je pourrais prolonger ceci et multiplier les exemples ; car enfin, pour qu’il y ait bienfait, une seconde personne est nécessaire. Il est des actes honorables, magnifiques, de suprême vertu, qui n’ont lieu que de la sorte. On loue, on estime la bonne foi comme l’un des plus beaux caractères de l’humanité : or, dira-t-on qu’un homme a été de bonne foi envers lui-même ?