Livre 5.1
I. Dans les livres précédents j’avais, ce semble, complété ma tâche, ayant traité de la manière dont il faut donner et recevoir : car cette partie de nos devoirs est limitée dans ces deux termes. Si je m’attarde encore, ce n’est pas que le sujet m’y oblige, mais je m’y complais : or, il faut aller où il conduit, non vers tous les points de vue qu’il ouvre. À chaque pas, en effet naissent de ces questions qui sollicitent l’esprit par je ne sais quel charme et qui, sans être inutiles, ne sont pas nécessaires. Mais tu le veux, continuons, maintenant que le fond même du sujet est épuisé, à nous enquérir de ces faits qui, à vrai dire, y sont plutôt connexes qu’inhérents et dont l’examen scrupuleux, s’il ne paye pas de la peine qu’il coûte, n’est pourtant point un labeur stérile.
Pour toi, nature d’élite, si portée à la bienfaisance, Libéralis Æbutius, aucun éloge de cette vertu n’a rempli l’idée que tu t’en fais. Je ne vis jamais homme apprécier si largement les services même les plus légers. Et cette bonté d’âme est allée jusqu’à ressentir comme fait à toi-même tout le bien que l’on fait à d’autres. Tu serais prêt, pour éviter au bienfaiteur un repentir, à payer la dette de l’ingrat. Tu es si loin de toute ostentation, si empressé, à décharger ceux que tu obliges, que dans tout le bien que tu opères, tu voudrais faire croire non que tu donnes, mais que tu rends. Aussi des dons faits de cette manière te reviennent-ils plus pleinement : car presque toujours ils retournent d’eux-mêmes à qui n’en redemande rien ; et comme la gloire s’attache de préférence à ceux qui la fuient, la gratitude répond aux bienfaits par un tribut d’autant plus doux qu’on la laisse plus libre de les méconnaître. Il ne tient pas à toi qu’après avoir reçu on ne se risque à te demander de nouvelles grâces, que tu ne refuseras pas, que tu ajouteras, plus nombreuses et plus grandes, à celles dont on étouffe et dissimule le souvenir. Résolution d’un homme excellent, d’un cœur magnanime, qui tolère l’ingrat jusqu’à ce qu’il l’ait fait reconnaissant. Et cette façon d’agir ne te trompera point : le vice ne résiste pas à la vertu, si tu ne te presses pas trop de le haïr.