Livre 4.6
VI. Si quelqu’un t’eût fait don de quelques arpents, tu appellerais cela un bienfait, et ces espaces sans bornes que la terre ouvre au loin devant toi, ce n’est pas là un bienfait, dis-tu ? Que l’on te donne une somme d’argent, que l’on remplisse ton coffre-fort, action à tes yeux vraiment grande, tu appelleras cela un bienfait ; et tant de métaux mis à ta portée, tant de fleuves sortis de la terre et charriant l’or pur à sa surface ; cet argent, cet airain, ce fer ensevelis dans toute contrée par énormes masses, la faculté de les découvrir que Dieu t’a donnée, les signes qu’il a disposés à la superficie du sol pour te révéler ces trésors, toutes ces choses ne sont pas des bienfaits pour toi ? Que l’on te donne une maison où brillera quelque peu de marbre, et dont le plafond plus riche que d’autres sera parsemé d’or ou de peintures, ce présent ne te semblera pas médiocre ; et l’immense domicile construit pour toi, sans nul risque ni d’incendie, ni d’écroulement, où tu contemples non de frêles placages, plus minces même que la lame qui les divise, mais des blocs massifs des pierres les plus précieuses, des masses énormes de telle substance si variée, si bien nuancée, dont le moindre fragment te frappe d’admiration ; ce domicile dont la voûte, resplendissante pendant le jour, s’éclaire la nuit de nouveaux feux ne serait pas pour toi un bienfait ? Toi qui mets tant de prix à ce que tu possèdes, ingrat que tu es, tu prétends ne le devoir à personne ! De qui te vient cet air que tu respires ; cette lumière qui te permet de distribuer et de régler les actes de ton existence ; ce sang, dont le cours entretient chez toi la chaleur et la vie ; ces exquises saveurs qui provoquent ton palais4 quand déjà l’appétit n’est plus ; ces stimulants, qui réveillent tes sens fatigués de jouir ; ce calme où tu croupis et où tes jours se flétrissent ? Si peu que tu aies de reconnaissance, ne diras-tu pas :
C’est un dieu qui m’a fait ce loisir :
Il sera toujours dieu pour moi ; j’irai choisir,
Bien souvent, pour l’autel où je lui sacrifie,
Un des tendres agneaux de notre bergerie.
Grâce à lui, mes troupeaux errent comme tu vois,
Et ma flûte à mon gré s’anime sous mes doigts.
Oui, c’est à un dieu que nous devons, non pas quelques génisses, mais ces troupeaux de toute race qu’il a semés sur le globe entier où, errants de toutes parts, ils trouvent leur pâture préparée par lui, et les pacages de l’été qui viennent après ceux de l’hiver ; nous lui devons non pas seulement d’enfler un chalumeau et de moduler des airs informes et rustiques, bien que non sans charme et soumis à une certaine harmonie, mais tous ces secrets de l’art, toute cette diversité de voix, tous ces sons partis et de la bouche humaine et des instruments pour former des accords dont l’idée nous fut inspirée par lui. Car ce n’est pas à nous que nos découvertes doivent s’attribuer, pas plus que la croissance de nos corps et les fonctions de nos organes correspondantes à des périodes fixes, et la chute des dents de l’enfance, et l’époque où, adulte déjà, l’homme pubère entre dans l’âge de la force, et cette dernière dent qui pose sa limite au développement de la jeunesse. Tous les âges de la vie, ainsi que tous les arts, existent en germe chez l’homme ; et c’est notre maître, c’est Dieu qui fait sortir de principes cachés toutes nos aptitudes.