Livre 4.34
XXXIV. « Mille incidents, dit-on, donneront au vice les moyens de simuler la vertu, et la vertu elle-même te déplaira comme vice ; car les apparences sont trompeuses et nous y croyons. » Qui le nie ? Mais je ne trouve rien autre chose pour régler mes calculs. C’est par cette voie que je dois poursuivre le vrai : je n’en ai pas de plus sûres. J’aurai soin de me livrer au plus rigoureux examen et ne me rendrai pas de prime abord. Il en est ici comme d’une mêlée, où il peut se faire que ma main, par l’effet de quelque méprise, dirige mon dard contre un camarade et épargne l’ennemi que je croirais des nôtres. Mais ces cas seront rares et n’arriveront point par ma faute, mon but étant de frapper l’ennemi et de défendre le compatriote.
Si je sais que tel est ingrat, je ne l’obligerai point. « On m’a circonvenu, on m’en a imposé ! » Le bienfaiteur n’a là aucun tort : c’est à l’homme supposé reconnaissant que j’ai donné. « Mais si tu as promis d’obliger quelqu’un qu’ensuite tu saches n’être qu’un ingrat, l’obligeras-tu ou non ? Si tu le fais, tu pèches sciemment : tu donnes à qui tu ne dois pas donner. Si tu refuses, tu pèches encore en ne donnant pas à qui tu as promis. Ici chancellent votre assurance et cette orgueilleuse prétention : que le sage ne se repent jamais de ses actes, ne corrige jamais ce qu’il a fait et ne change point de résolution. » Non, le sage ne change point de résolution, toutes choses demeurant ce qu’elles étaient lorsqu’il l’a prise. Jamais le repentir ne le gagne, parce qu’on ne pouvait à ce moment faire mieux que ce qu’on a fait, décider mieux que ce qu’on a décidé. Du reste il ne s’engagera qu’avec cette restriction : s’il n’arrive rien qui empêche. Et si nous disons que tout lui réussit, que rien n’arrive contre son attente, c’est qu’il prévoit dans sa pensée que tel incident peut s’offrir qui mette obstacle à ses desseins. Au sot vulgaire cette présomption qui compte avoir pour soi la Fortune ; le sage raisonne l’une et l’autre chance. Il sait tout ce que peut l’erreur, que d’incertitude ont les choses humaines, que d’oppositions traversent nos projets. Il suit d’une marche circonspecte la double et changeante face du sort, et ses résolutions sont certaines devant un avenir incertain. Or la restriction sans laquelle il ne projette, il n’entreprend rien, est encore ici sa sauvegarde.