Livre 4.33
XXXIII. Ainsi je donnerai parfois à l’ingrat, non à cause de lui. « Et quand tu ne sauras si l’on est reconnaissant ou non, attendras-tu que tu le saches, ou craindras-tu de perdre l’occasion du bienfait ? Attendre est long : car, comme dit Platon, le cœur humain est difficile à deviner ; ne pas attendre est téméraire. » Nous répondrons que jamais l’homme n’attend pour ses desseins une certitude complète, le vrai se trouvant trop au-dessus de sa portée ; mais il va où le conduit le vraisemblable. C’est de la sorte qu’on procède en toute démarche. Ainsi l’on sème, ainsi l’on s’embarque, ainsi l’on combat, ainsi l’on devient époux et père, quoiqu’en tout cela l’événement soit incertain. On se décide pour les choses dont on croit pouvoir bien augurer. Car qui garantit au semeur sa moisson, au navigateur le port, au guerrier la victoire, à l’époux une chaste compagne, au père de dignes enfants ? On se guide sur le raisonnement, non sur l’évidence absolue. Attendre afin de n’agir qu’à coup sûr, ne se mouvoir jamais que sur des données infaillibles, c’est vouloir20 que la vie s’arrête privée de toute action. Puisque la probabilité me sert de mobile pour tant de cas, à défaut de certitude, je n’hésiterai pas à obliger l’homme dont la reconnaissance est probable.