Livre 4.3
III. Cette digression, cher Libéralis, était nécessaire, parce que les bienfaits, dont nous traitons maintenant, étant des actes de vertu, il est ignominieux d’avoir, quand on donne, tout autre but que de donner. Si l’on donnait dans l’espoir de recouvrer, ce serait aux plus opulents, non aux plus dignes ; or nous voyons au riche insolent préférer le pauvre. Ce n’est plus être bienfaisant que d’avoir égard à la fortune. D’ailleurs si, pour servir les hommes, nous n’avions de mobile que l’intérêt, nul ne devrait faire moins de largesses que ceux qui ont le plus de facilités pour en faire, comme les riches, les grands, les rois qui n’ont pas besoin qu’on les assiste. Tout ce que nous prodigue, la nuit comme le jour, l’intarissable bonté des dieux, ne nous arriverait plus ; car leur nature leur suffit pour toutes choses, leur garantit la plénitude du bonheur, la sécurité, l’inviolabilité. Ils ne feraient donc de bien à personne, si l’on ne considérait, pour en faire, que soi et son propre avantage. Je n’appelle point libéralité, j’appelle usure cette circonspection qui cherche, au lieu des plus honorables placements, les prêts les plus lucratifs et les rentrées les plus faciles. Comme les dieux sont loin de faire un pareil calcul, la libéralité est une de leurs vertus. Car si la bienfaisance avait pour unique motif son avantage, Dieu n’ayant nul avantage à espérer de nous, nul motif pour lui de nous faire du bien.