Livre 4.28
XXVIII. « Les dieux même, a-t-on dit, accordent aux ingrats mille faveurs. » Mais elles étaient préparées pour les bons : si elles arrivent jusqu’aux ingrats, c’est qu’on ne peut faire d’eux un peuple à part. Or il vaut mieux rendre service même aux méchants à cause des bons, que de manquer aux bons à cause des méchants. Ainsi les biens dont tu parles, le jour, le soleil, ces périodes d’hiver et d’été tempérées par les transitions du printemps et de l’automne, ces pluies, ces sources où chacun puise, ces vents qui soufflent à époques fixes, tout cela fut institué pour l’universalité des hommes : les exceptions étaient impossibles. Le souverain donne au mérite des honneurs, et aux indignes même leur part des largesses publiques. Le voleur y reçoit sa mesure de froment, et aussi le parjure, l’adultère, et, sans distinction de moralité, tous ceux dont les noms sont inscrits. Quel que soit le don, si on le reçoit comme citoyen et non à titre d’honnête homme, l’honnête comme le malhonnête homme en emportent une part égale. Dieu aussi a versé à la race humaine de ces largesses qui sont pour tous et dont il n’a exclu personne : car il ne pouvait faire que le même vent fût propice aux bons et contraire aux autres ; c’était pour la communauté un bien que la mer s’ouvrit aux relations des peuples et que l’empire de l’homme vit ses limites élargies. Et Dieu ne pouvait dire aux pluies qui devaient tomber de ne pas descendre sur les terres de l’injuste et du méchant.
Il est des choses de domaine public. C’est pour les bons comme pour ceux qui ne le sont point que se fondent les villes ; les monuments du génie se transcrivent et se publient pour tomber même en d’indignes mains ; la médecine indique ses remèdes aux plus grands coupables. Les recettes salutaires n’ont jamais été supprimées pour empêcher de guérir ceux qui ne le méritaient pas. Exigeons un contrôle : que l'on apprécie les personnes pour toute faveur donnée comme prix spécial du mérite, mais non pour ces choses qui admettent le pêle-mêle et la foule. Il y a loin entre choisir et ne pas exclure. On fait droit même au larron ; l’homicide aussi jouit de la paix publique ; et celui-là revendique son bien , qui a ravi la chose d’autrui. Le sicaire, l’homme qui dans nos villes fait métier du meurtre, nos remparts le défendent de l’ennemi : l’égide des lois protège leurs plus grands prévaricateurs. Il est des faveurs qui ne pouvaient se donner aux individus sans aller aux masses. N’arguez donc pas de ces avantages auxquels nous sommes invités en commun : mais ce qui d’après mon jugement, doit échoir à tel particulier, je ne le donnerai pas sciemment à l’ingrat.