Livre 4.27
XXVII. C’est donc à tort qu’on interpelle ainsi les stoïciens : « Qu’est-ce à dire ? Achille est un peureux ? Quoi ! Aristide, à qui la justice a donné son nom, est un homme injuste ? Quoi ! Fabius, dont les sages délais ont sauvé l’État, est un téméraire ? Quoil Décius craint la mort ? Mucius est un traître ? Camille un transfuge ? » Nous ne prétendons pas que tous les vices soient chez tous aussi prononcés que tel vice chez quelques-uns : nous disons que le méchant et l’insensé ne sont exempts d’aucun vice ; l’audacieux même n’est point à nos yeux absous de la peur, ni le prodigue libre d’avarice. De même que l’homme a tous les sens qu’il doit avoir, sans que pour cela tout homme ait la vue de Lyncée ; de même l’insensé n’a pas pour tous les vices l’ardeur et la fougue de certaines gens pour certains vices. Ils se trouvent tous chez tous les hommes, mais tous ne dominent pas dans chaque homme. L’un est par caractère porté à l’avarice ; l’autre est voué à l’incontinence ou au vin, ou, s’il ne l’est pas encore, il est formé de manière que tout en lui l’y prédispose. Donc, pour revenir à ma thèse, point de méchant qui ne soit ingrat, car tous les germes de dépravation sont en lui : toutefois on appelle proprement ingrat quiconque est plus enclin à ce vice ; voilà l’homme dont je ne me ferai pas le bienfaiteur. Si c’est mal prendre les intérêts de sa fille que de l’unir à un malfamé contre lequel furent obtenus maints divorces ; si l’on répute mauvais gardien de son patrimoine celui qui en commet le soin à un homme condamné pour mauvaise gestion ; si c’est tester contre tout bon sens que de laisser pour tuteur à son fils un spoliateur de pupilles, ainsi passerait pour faire le pire usage de la bienfaisance quiconque choisirait de ces ingrats chez lesquels doit se perdre tout ce qu’on y place.