Livre 4.26
XXVI. « Si Vous voulez imiter les dieux, nous dit-on, l’ingrat lui-même a droit à vos bienfaits : car le soleil luit aussi pour les scélérats, et les mers ne se ferment point aux pirates. » Ici l’on demande si l’homme vertueux fera du bien à l’ingrat qu’il connaît pour tel ? » Souffre qu’au préalable j’oppose quelques mots pour éviter le piège d’une objection captieuse. D’après le système stoïcien, tu dois admettre deux classes d’ingrats. Dans la première est l’insensé, car il est en outre méchant. Le méchant n’est pur d’aucun vice ; il a donc aussi celui de l’ingratitude. Ainsi nous disons de tout méchant qu’il est intempérant, avare, voluptueux, envieux ; non que tous ces vices soient saillants et notoires en lui, mais parce qu’ils peuvent le devenir, et qu’ils y sont, quoique non développés. La seconde classe d’ingrats comprend ceux que le vulgaire désigne sous ce nom et qui sont portés à l’être par une propension de leur nature. Quant à l’ingrat qui n’a ce vice que comme il a tous les autres, l’homme généreux lui fera du bien : car à qui pourrait-il en faire, s’il excluait cette classe d’hommes ? Mais celui qui fait banqueroute aux bienfaits et qui cède en cela au penchant de son âme, on ne l’assistera pas plus qu’on ne livre de l’argent à un débiteur en faillite ou un dépôt à l’homme qui en aura nié plusieurs. Tel est appelé timide parce qu’il est insensé ; et la peur s’attache aussi au méchant, puisque tous les vices indistinctement assiègent son cœur. Mais l’homme timide proprement dit, c’est l’homme qu’effrayent naturellement les bruits les plus inoffensifs. L’insensé a tous les vices, sans que son naturel l’entraîne aussi fortement vers tous : il est plus enclin soit à l’avarice, soit à la mollesse, soit à la témérité.