Livre 4.22
XXII. « J’ai, se dit-elle, ce que je voulais, ce que je demandais. Je ne m’en repens point, je ne m’en repentirai jamais ; et jamais l’injuste Fortune n’entendra de moi cette parole : « Qu’ai-je été chercher ? À quoi me sert mon dévouement ? » Il me sert, fussé-je sur le chevalet, fussé-je au milieu des flammes qui envahiraient chacun de mes membres et viendraient à m’envelopper vivant ; quand tout ce corps, soutenu d’une bonne conscience, fondrait sur le bûcher, j’aimerais cette flamme à travers laquelle ma foi brillerait dans tout, son éclat.
Et pour ramener ici l’argument énoncé plus haut, dans quel but veut-on témoigner sa gratitude à l’heure de la mort ? Pourquoi pèse-t-on si bien alors les services de chacun ? Pourquoi craint-on, en balançant les souvenirs de toute une vie, qu’aucun bon office ne semble nous avoir échappé ? Il ne reste plus rien où puisse s’étendre notre espoir. Et pourtant, placés sur le seuil fatal, nous voulons quitter la scène du monde avec le plus de reconnaissance possible. C’est qu’elle est grande, la récompense que porte en soi l’accomplissement de cette vertu ; c’est que l’honnête a pour captiver l’âme humaine un ascendant immense, une beauté qui nous pénètre tout entiers et nous entraîne, sous le charme de l’admiration, vers sa lumière éblouissante.
Sans doute l’honnête devient la source d’une foule d’avantages. La vie a moins d’écueils pour l’homme vertueux ; l’amour et le suffrage des bons le secondent ; et l’on jouit d’un plus tranquille destin quand on a pour soi son innocence et un cœur plein de gratitude. Car la nature eût été la plus injuste des marâtres, si à ce devoir sacré elle n’eût attaché que misères, inquiétudes et stérilité. Mais consulte-toi bien : cette vertu, qui souvent est d’un sûr et facile accès, voudras-tu gravir jusqu’à elle à travers les rocs et les précipices, par des voies assiégées de monstres et de serpents ?