Livre 4.21
XXI. Un cœur reconnaissant n’est séduit que par la pureté même de ses intentions. En veux-tu la preuve, veux-tu voir que l’intérêt ne le corrompt point ? Il y a deux manières d’être reconnaissant : on donne ce titre à l’homme qui rend quelque chose pour ce qu’il a reçu. Peut-être aura-t-il de l’ostentation ; il a quelque acte à faire valoir, à mettre en avant. Ce même titre on le donne encore à celui qui reçoit de bon cœur, qui de bon cœur avoue sa dette. Ce dernier est réduit à sa conscience : quel avantage peut-il attendre d’un sentiment resté secret ? Toutefois cet homme, fût-il hors d’état de rien faire de plus, est reconnaissant : il aime, il est obligé, il brûle de payer sa dette. Ce qu’on pourrait désirer encore ne manque pas par sa faute. On ne cesse point d’être artisan, pour n’avoir pas sous la main les instruments de son art ; on n’en est pas moins bon chanteur pour ne pouvoir faire entendre sa voix qu’étouffent les frémissements de la foule. Je veux payer ma dette : outre ce vouloir, il me reste à faire quelque chose non pour être reconnaissant, mais pour être quitte. Souvent en effet qui a payé sa dette est ingrat, qui ne l’a pas payée est reconnaissant. Comme toute autre vertu, celle-ci s’apprécie entièrement par le for intérieur. S’il fait ce qu’il doit, ce qui reste inachevé doit s’imputer à la Fortune. Un homme peut être éloquent sans parler ; robuste, les bras croisés ou même enchaînés ; bon pilote, quoique en terre ferme : car, une fois consommé dans son art, il ne peut rien perdre aux obstacles qui l’empêchent de le mettre en œuvre ; ainsi on est reconnaissant rien qu’en voulant l’être, sans avoir de cette volonté que soi-même pour témoin.
Je dirai plus : on peut être reconnaissant même en paraissant ingrat, et quand l’opinion, aveugle interprète, nous signale faussement comme tels. Quel autre guide suit-on alors que cette conscience même qui, refoulée en nous, fait encore notre joie, qui crie plus haut que la multitude et que la renommée, qui est à elle seule notre univers, et qui, ayant en face d’elle une immense foule de contradicteurs, ne compte pas les voix, mais l’emporte par son seul suffrage. Que si elle voit infliger à sa loyauté les châtiments de la trahison, loin qu’elle descende de sa hauteur, elle s’élève au-dessus même de son supplice.