Livre 4.15
XV. N’est-il pas hors de doute que l’injure est le contraire du bienfait ? Or, de même que faire l’injure est en soi une chose qu’il faut éviter et craindre, le bienfait en est une dont la pratique est par elle-même désirable. Pour empêcher l’une, la honte prévaut sur toutes les récompenses qui poussent au crime ; ce qui invite à l’autre, c’est l’image de l’honnête, assez entraînante à elle seule. Non, je ne mentirai pas si je dis que tout mortel aime le bien qu’il a fait, que par une disposition naturelle il voit avec un plaisir plus vif l’homme qu’il a comblé de ses grâces, et qu’un motif pour lui d’obliger derechef, c’est d’avoir obligé une fois, ce qui n’arriverait pas, si les bienfaits par eux-mêmes n’avaient pour leur auteur un grand charme. Que de fois n’entends-tu pas dire : « Je n’ai pas le courage d’abandonner un homme à qui j’ai sauvé la vie, que j’ai arraché au péril. Il me prie de plaider sa cause contre d’influents personnages. J’y répugne : mais que faire ? Je l’ai assisté dans tant d’occasions ! » N’est-il pas clair que la générosité porte en soi je ne sais quelle puissance secrète qui nous force à la perpétuer, d’abord par l’ascendant du devoir, puis par l’impulsion d’un premier bienfait ? Tel qui, dans le principe, n’avait nul droit à notre obligeance, l’obtient par cela seul qu’il l’a déjà obtenue. Et nous sommes si loin d’avoir ici pour mobile l’intérêt, que nous continuons nos soins et notre affection aux œuvres même les plus stériles, parce que nos bienfaits seuls nous y attachent : ces bienfaits fussent-ils malheureusement placés, on a pour eux la même indulgence qu’un père pour ses enfants contrefaits.