Livre 4.14
XIV. Il n’y a plus bienfait quand c’est au gain qu’on sacrifie. Je donnerai ceci, on me rendra cela : véritable encan. Je n’appelle point chaste la femme qui repousse un amant pour mieux l’enflammer, ni celle qui craint la loi ou son mari. Car, selon le mot d’Ovide :
En disant non, par peur, elle a vraiment dit oui.
C’est avec raison qu’on met au nombre des coupables celle qui n'a de vertu que par crainte et non par conscience ; de même qui n’a donné que pour recevoir n’a point donné. Suis-je donc le bienfaiteur de l’animal que je nourris pour m’en servir ou pour le manger ? Suis-je le bienfaiteur de l’arbuste que je cultive pour que la sécheresse ou la dureté d’un sol non remué ne le fassent point pâtir ? Ce n’est jamais par bienveillance et par équité qu’on va travailler à son champ, non plus qu’à aucune chose dont le fruit est autre qu’elle-même. On est amené à exercer la bienfaisance non point par une pensée cupide ou sordide, mais par esprit d’humanité, de générosité, par le désir de donner encore après avoir donné, d’ajouter aux anciens services des services récents qui les renouvellent, sans se rien proposer que le plus grand bien possible de ceux qu’on oblige : hors de là, c’est chose mesquine, sans honneur, sans gloire, d’être utile parce que cela profite. Quelle noblesse y a-t-il à s’aimer soi-même, à épargner, à acquérir pour soi ? Tous ces calculs, la vraie passion de la bienfaisance nous en détourne : elle nous entraîne impérieusement aux plus grands sacrifices et laisse là tout intérêt, trop heureuse de ses seules bonnes œuvres.