Livre 4.13
XIII. Que gagnent les cieux à accomplir leurs révolutions, et le soleil, à prolonger, à raccourcir les jours ? Tous ces phénomènes sont autant de bienfaits, car ils s’opèrent pour notre utilité. De même que les cieux ont pour tâche d’entretenir la rotation des sphères ; le soleil, de changer tous les jours le lieu de son lever et de son coucher, et de nous verser gratuitement ses faveurs salutaires ; ainsi l’homme, entre autres devoirs, doit pratiquer la bienfaisance. Pourquoi donne-t-il ? Pour ne pas manquer de donner, pour ne pas perdre l’occasion d’une bonne œuvre. Chez vous le plaisir consiste à efféminer vos organes dans une léthargique indolence, à vous procurer cette absence de soucis qui est le sommeil de l’âme, à vivre cachés sous d’épais ombrages, dans cette mollesse de pensées que vous appelez le calme et qui chatouille à peine l’engourdissement d’un cœur affadi, à ne pas sortir du mystère de vos jardins où vous engraissez de boissons et de mets vos corps pâlis d’inaction ; notre plaisir à nous est de rendre des services, même pénibles, pourvu qu’ils soulagent les peines des autres ; même périlleux, pourvu qu’ils tirent leurs personnes du péril ; même onéreux à notre fortune, pourvu qu’ils allègent le joug de la détresse et du besoin. Que m’importe que mes bienfaits me rentrent ? Une fois rentrés, ne faut-il pas qu’ils sortent de nouveau ? Le bienfait envisage l’utilité de qui le reçoit, non la nôtre : sans quoi, c’est nous que nous obligerions. Voilà pourquoi tant de choses, éminemment utiles à autrui, perdent leur mérite en se faisant payer. Le commerçant est utile aux cités, le médecin aux malades, le marchand d’esclaves aux esclaves qu’il vend ; mais, comme tous ces hommes font l’affaire d’autrui dans leur intérêt, ils n’obligent pas ceux qu’ils servent.