Livre 4.10
X. Restituer un dépôt est en soi une chose qu’on doit désirer de faire : je ne le rendrai pas toujours, ni en tout lieu, ni en tout temps. Souvent il n’y a pas de différence entre nier et rendre publiquement. Je consulterai les intérêts du déposant ; et si la restitution doit lui nuire, je refuserai. De même, en matière de bienfaits, je verrai quand, à qui, comment, pourquoi je veux donner. Rien en effet ne doit se faire sans l’aveu de la raison ; il n’y a de bienfaits que ceux que la raison avoue, parce qu’elle est toujours compagne de l’honnête.
Que d’hommes n’entendons-nous pas se reprocher leur don irréfléchi et dire : « J’aimerais mieux l’avoir perdu, que d’avoir donné à cet homme ! » La plus humiliante façon de perdre, c’est de donner inconsidérément ; et il est cent fois plus triste de mal placer ses largesses que de ne pas les recouvrer. Car c’est la faute d’autrui si on ne nous rend point ; si nous choisissons mal, c’est la nôtre. Pour choisir, je ne m’arrêterai à rien moins qu’à ce que tu penses, je veux dire à l’homme qui doit rendre. Je préférerai la reconnaissance à la restitution. Souvent, sans jamais rendre, on est reconnaissant, tout comme ingrat, après avoir rendu. C’est sur le cœur que portera mon estimation. Ainsi je laisserai le riche non méritant, pour donner au pauvre homme de bien. Car ce dernier montrera sa gratitude au sein de l’extrême misère et, tout lui manquant, son cœur lui restera. Ce n’est ni profit, ni plaisir, ni gloire que j’attends de mon bienfait. Content de plaire à celui-là seul que j’oblige, je donnerai pour remplir un devoir. Or tout devoir implique un choix : quel sera-t-il ? Tu veux le savoir ?