Livre 3.9
IX. Ajouterai-je que certains bienfaits ne doivent ce nom qu’à nos extrêmes désirs ; et que d’autres, qu’on ne classe pas sous, ce titre banal, ont plus de prix quoique ayant moins d’éclat ? C’en est un, penses-tu, que de nous conférer le droit de cité dans un puissant État, de nous faire asseoir aux bancs des chevaliers, de nous défendre d’une accusation capitale ; mais nous donner d’utiles conseils ; mais nous retenir sur la pente du crime ; mais désarmer le suicide ; mais par d’heureuses consolations réconforter le désespoir, et, quand il veut suivre au tombeau ceux qu’il regrette, le réconcilier avec la vie ; mais veiller au chevet d’un malade, et si sa santé, son salut dépendent d’un moment, épier et saisir l’instant propice à l’alimentation, ou ranimer par le vin ses artères défaillantes et lui amener le médecin qui l’arrache au trépas, de tels services peuvent-ils s’estimer, et ordonnera-t-on de les compenser par des services d’autre nature ? Cet homme t’a donné une maison : moi je t’ai averti que la tienne allait crouler sur toi. Il t’a donné un patrimoine, et moi une planche dans le naufrage. Il a combattu pour toi, et son sang a coulé ; moi je t’ai sauvé la vie par mon silence. Comme les bienfaits se reçoivent en autre monnaie qu’ils ne se rendent, faire la balance est difficile.