Livre 3.8
VIII. Ce n’est donc pas que la question ait semblé peu digne d’être déférée au juge ; c’est qu’on n’a point trouvé de juge capable de l’apprécier. Et tu n’en seras pas surpris, si tu pèses bien ce que présenterait de difficulté toute cause de cette nature. Tel m’a donné une forte somme, mais il est riche : le sacrifice pour lui est insensible. Tel autre m’a donné autant, mais il y perd tout son patrimoine. Si la somme est la même, quelle différence dans le bienfait ! Second exemple : un homme paye pour un débiteur adjugé à son créancier, mais il avait l’argent chez lui ; un autre avance la même somme, mais il l’a empruntée, ou sollicitée, il a consenti à se charger d’une lourde obligation. Mettras-tu sur la même ligne l’auteur d’une largesse qui ne l’a point gêné et l’homme qui s’est endetté pour donner ?
Souvent c’est la circonstance, non la somme, qui fait la grandeur du bienfait. C’en est un que le don d’une terre capable par sa fertilité de remédier à la disette d’un pays ; c’en est un que le morceau de pain offert à l’affamé. C’est un bienfait que la donation de vastes contrées traversées de rivières nombreuses et navigables ; c’en est un d’indiquer à l’homme consumé par la soif et qui tire à peine quelque souffle d’un gosier desséché la source qui le désaltérera. Qui comparera ces différences ? Qui les pèsera ? La décision est difficile, quand ce n’est pas la chose, mais son importance, qui est en question. Les dons fussent-ils les mêmes, si la façon de les faire est autre, ils n’ont plus le même poids. On m’a rendu service, mais de mauvaise grâce ; mais on a témoigné du regret de m’avoir servi, mais on m’a regardé avec plus de hauteur que de coutume : on m’a donné si tard qu’on m’eût obligé davantage par un prompt refus. Comment le juge entrera-t-il dans l’appréciation de ces services, quand le langage, l’hésitation, l’air du visage en détruisent le mérite ?