Livre 3.8
VIII. Mettons nos soins à prévenir l’injure que nous ne saurions supporter. Ne lions commerce qu’avec les gens les plus pacifiques, les plus doux, nullement opininiâtres ou moroses. On prend les mœurs de ceux avec qui l’on vit ; et comme certaines affections du corps se gagnent par le contact, l’âme communique ses vices à qui l’approche. Souvent l’ivrogne entraîne ses commensaux à aimer le vin ; la compagnie des libertins amollit l’homme fort et, s’il est possible, le héros ; l’avarice infecte de son venin ceux qui l’avoisinent. Dans la sphère opposée, l’action des vertus est la même ; elles répandent leur douceur sur tout ce qui les environne ; et jamais un climat propice, un air plus salubre n’ont fait aux valétudinaires le bien qu’éprouve une âme peu ferme dans la bonne voie à fréquenter un monde meilleur qu’elle. L’effet merveilleux de cette influence se reconnaît chez les bêtes féroces mêmes, qui s’apprivoisent au milieu de nous ; et toujours le monstre le plus farouche perd quelque chose de son affreux instinct, s’il habite longtemps sous le toit de l’homme.
Toute aspérité s’émousse et peu à peu s’efface au milieu d’êtres naturellement doux. D’ailleurs non-seulement l’exemple rend meilleur celui qui vit avec des personnes pacifiques, mais il ne trouve là nul motif de s’emporter et de donner carrière à son défaut. Il devra donc fuir tous les hommes qu’il saura capables d’exoiter son penchant à la colère. « Mais qui sont-ils ? » Une infinité de gens qui, par des causes diverses, agiront de même sur toi. L’orgueilleux te choquera par ses mépris, le caustique par son persiflage, l’impertinent par ses insultes, l’envieux par sa malignité, le querelleur par ses contradictions, le fat et le hâbleur par leur jactance. Tu n’endureras pas qu’un soupçonneux te craigne, qu’un entêté l’emporte sur toi, qu’un homme du bel air te dédaigne.
Choisis des caractères simples, faciles, modérés, qui ne provoquent pas tes vivacités et qui sachent les souffrir. Tu pourras surtout t’applaudir de ces naturels flexibles et polis, dont la douceur pourtant n’irait pas jusqu’à l’adulation ; car près des gens colères la complaisance outrée tient lieu d’offense. Tel était l’un de nos amis, excellent homme assurément, mais d’une susceptibilité trop prompte, chez qui la flatterie risquait d’être aussi mal reçue que l’injure. On sait que l’orateur Cœlius était fort irascible. Un jour, dit-on, il soupait avec un de ses clients, homme d’une patience rare ; mais il était difficile à celui-ci, jeté dans le tête-à-tête, d’éviter une dispute avec un tel interlocuteur. Il crut que le mieux serait d’être toujours de son avis et de faire l’écho. Cœlius, impatienté d’une si monotone approbation, s’écria : « Nie-moi donc quelque chose, pour que nous soyons deux. » Eh bien, tout fâché qu’il était de ne pas trouver à se fâcher, il se calma tout de suite faute d’adversaire. Si donc nous avons conscience de notre défaut, choisissons de préférence des personnes qui s’accommodent à notre air et à nos discours : sans doute elles pourront nous gâter, nous donner la mauvaise habitude de ne rien entendre qui nous contrarie ; mais il est bon de donner à son mal des intermittences, du repos. Notre caractère, si difficile et si indompté qu’il soit, se laissera du moins caresser : il n’en est point de rude et d’intraitable pour une main légère.
Lorsqu’une discussion menace d’être longue et opiniâtre, arrêtons-nous dès l’abord, avant qu’elle ne devienne violente. La lutte nourrit la lutte : une fois dans la lice elle nous y engage plus avant, nous y retient. Il est plus facile de n’y point descendre que de faire retraite.