Livre 3.6
VI. On demande si un vice aussi odieux devrait rester impuni, et si la loi tant débattue dans nos écoles ne pourrait pas régner dans l’État, cette loi qui donne contre l’ingrat une action fondée en équité aux yeux de tous. Pourquoi non ? Des cités même ne reprochent-elles pas à d’autres cités les services qu’elles leur ont rendus, et la dette des ancêtres n’est-elle pas exigée des descendants ?
Nos pères, ces hommes véritablement grands, ne redemandaient rien qu’à l’ennemi : ils donnaient noblement et perdaient de même. Excepté les Mèdes, aucun peuple n’a donné recours en justice contre les ingrats ; grande présomption qu’il n’en fallait point donner. Contre tous les autres méfaits les nations s’accordent ; et l’homicide, l’empoisonnement, le parricide, le sacrilège subissent, selon les divers pays, une peine diverse, mais partout ils en subissent une. Le crime dont je parle, le plus fréquent de tous, n’est puni nulle part, quoique partout réprouvé. Ce n’est pas qu’on l’absolve ; mais un fait mal déterminé est d’une appréciation difficile : on n’a pu que lui infliger l’exécration des hommes et le laisser parmi ces choses que nous renvoyons au jugement des dieux.