Livre 3.5
V. S’il est des connaissances, mon cher Libéralis, qui, une fois entrées dans l’esprit, s’y gravent à jamais ; s’il en est d’autres qu’il ne suffit pas d’avoir apprises pour les posséder, et dont la chaîne se rompt à moins qu’on ne la suive jusqu’au bout, la géométrie par exemple, la science des révolutions célestes, et toute autre notion fugitive par sa subtilité même ; ainsi la grandeur de certains bienfaits ne permet pas qu’on les oublie, tandis que d’autres moins importants, mais fort nombreux et d’époques diverses, glissent de notre mémoire. C’est, je l’ai dit, parce qu’on n’y fouille pas souvent et qu’on ne fait pas volontiers la récapitulation de ses dettes.
Entendez les solliciteurs : pas un qui ne vous dise que votre souvenir vivra éternellement dans son âme, pas un qui ne proteste d’un attachement, d’un dévoûment sans bornes ; et, s’il est des formules plus humbles pour engager sa foi, ils les trouvent. Mais ce langage du premier jour, bien peu de temps après ils l’évitent comme dégradant et peu digne d’hommes libres ; et ils arrivent enfin à ce que j’appelle, moi, le dernier degré de perversité et d’ingratitude, à l’oubli total. Il est si vrai qu’on est ingrat quand on oublie, que pour être reconnaissant, il suffit de se ressouvenir.