Livre 3.5
V. Mais à quoi tend un tel aveu ? — À ce que nul ne se croie à l’abri de cette fièvre qui jette même des naturels froids et paisibles dans la violence et la cruauté. De même que rien ne sert contre la peste, ni une robuste constitution, ni l’observation du meilleur régime, car elle attaque indistinctement forts et faibles : ainsi les surprises de la colère sont également à craindre et pour les esprits remuants et pour les esprits rassis et réglés, déshonorés par elle et compromis d’autant plus qu’elle les rend plus différents d’eux-mêmes. Or, comme notre devoir est d’abord de l’éviter, puis de la réprimer, et enfin d’en guérir les autres, j’enseignerai successivement à ne pas tomber sous son influence, à s’en dégager, à retenir celui qu’elle entraîne, à l’apaiser et à le ramener au bon sens. On se prémunira contre elle en se remettant mainte fois sous les yeux tous les vices qu’elle renferme, en l’appréciant comme elle le mérite. Que toute conscience l’accuse, la condamne, scrutons bien ses iniquités et traînons-les au grand jour ; pour qu’elle paraisse telle qu’elle est, comparons-la avec ce qu’il y a de pire. L’avarice acquiert et entasse des biens dont un héritier plus sage saura jouir : la colère y met le feu ; il est rare qu’on ne la paye cher ; parfois un maître violent réduit ses esclaves à fuir ou à se tuer, et combien ses emportements lui sont plus dommageables que la cause qui les a produits ! La colère apporte le deuil au père, au mari le divorce, au magistrat la haine, au candidat la disgrâce ; elle est pire même que la débauche, car celle-ci jouit de ses propres plaisirs, celle-là des souffrances d’autrui. Elle dépasse la méchanceté, l’envie : le mal qu’elles veulent à autrui, la colère veut l’infliger ; les revers fortuits sont pour les premières une bonne fortune ; la seconde n’attend pas que le sort frappe, elle veut nuire quand elle hait, non que d’autres nuisent. Rien n’est plus funeste que les inimitiés : c’est la colère qui les suscite ; point de plus grand fléau que la guerre : c’est l’explosion de la colère des grands ; et ces colères plébéiennes et privées, que sont-elles encore, qu’une guerre sans armes et sans soldats ? Il y a plus : même en la séparant de sa suite immédiate et fatale, des embûches, des éternelles inquiétudes d’une lutte mutuelle, la colère se punit quand elle se venge, elle abjure la nature humaine. Celle-ci nous convie à l’amour, celle-là à la haine ; l’une ordonne de faire le bien, l’autre de faire le mal.
Et puis ce soulèvement que provoque en elle un excessif amour-propre, noble en apparence, est au fond un sentiment bas et étroit ; car quiconque se juge méprisé d’un autre tombe au-dessous de lui. Mais un grand cœur, sûr de ce qu’il vaut, ne venge pas une injure, parce qu’il ne la sent pas. De même que les traits rebondissent sur un corps dur, et que les masses solides affectent douloureusement la main qui les frappe, ainsi dans un grand cœur jamais l’injure n’arrive à se faire sentir, elle, si frêle devant ce qu’elle attaque. Qu’il est beau de se montrer impénétrable à tous les traits, de renvoyer, quelles qu’elles soient, les injures et les offenses ! La vengeance est un aveu que le coup a porté : ce n’est pas une âme forte que celle qui plie sous l’injure. L’homme qui te blesse est-il plus puissant ou plus faible que toi ? Plus faible, épargne-le ; plus puissant, grâce pour toi-même.