Livre 3.40
XL. Il est des maux qu’il faut tromper pour les guérir. Tu diras à tel homme : « Prends garde que ton courroux ne fasse jouir tes ennemis. » À tel autre : « Ce renom de magnanimité, de force d’âme que presque tous te donnent, tu risques de le perdre. Je m’indigne certes comme toi, et mon ressentiment ne connaît pas de bornes ; mais il faut attendre le moment : tu seras vengé. Concentre bien tes déplaisirs ; quand tu seras en mesure, tu feras payer aussi l’arriéré. »
Mais gourmander la colère et la heurter de front, c’est l’exaspérer. Il faut la prendre par mille biais et par la douceur, à moins d’être un personnage assez important pour la briser d’autorité, comme fit le divin Auguste, un jour qu’il soupait chez Vedius Pollion. L’un des esclaves avait cassé un vase de cristal. Vedius le fait saisir et le condamne à un genre de mort assez extraordinaire : c’était d’être jeté aux énormes murènes qui peuplaient son vivier. Qui n’eût cru qu’il nourrissait de ces poissons par luxe ? c’était par cruauté. Le malheureux s’échappe des mains de ses bourreaux, se réfugie aux pieds de César, et demande pour toute grâce de périr autrement, et que les bêtes ne le mangent point. César s’émut d’une si étrange barbarie : il affranchit l’esclave, fit briser sous ses yeux tous les cristaux et combler le vivier. Le souverain devait ainsi corriger un ami : c’était bien user de sa puissance. « Du sein d’un banquet tu fais traîner à la mort et déchirer des hommes par des supplices d’un genre inouï ! Pour un vase brisé, les entrailles d’un homme seront mises en pièces ! Tu auras l’audace d’ordonner une exécution aux lieux où est César !