Livre 3.39
XXXIX. J’aurai bien rempli une portion de ma tâche, Novatus ; j’aurai pacifié l’âme, si je lui ai appris à ne pas sentir la colère, ou à s’y montrer supérieure. Passons aux moyens d’adoucir ce vice chez les autres ; car nous ne voulons pas seulement être guéris, mais guérir. Nous n’aurons garde de vouloir calmer par des discours ses premiers transports toujours aveugles et privés de sens : donnons-lui du temps ; les remèdes ne servent que dans l’intervalle des accès. Nous ne toucherons pas à l’œil au fort de la fluxion (l’inflammation deviendrait plus intense), ni aux autres maux dans les moments de crise. Les affections naissantes se traitent par le repos. « L’insignifiant remède que le tien ! vas-tu dire ; il apaise le mal quand le mal cesse de lui-même ! » D’abord il le fait cesser plus vite ; ensuite il prévient les rechutes ; et cette violence même qu’on n’oserait tenter de calmer, on la trompe. On éloigne tous les instruments de vengeance ; on feint soi-même la colère, afin qu’en apparence auxiliaire et associé à ses ressentiments on ait plus de crédit dans ses conseils ; on imagine des retards ; sous prétexte de les vouloir plus fortes, on diffère les représailles qui sont sous la main ; on épuise tout pour donner quelque relâche à la fureur. Si sa véhémence est trop grande, on la fera reculer sous l’impression de la honte ou de la crainte ; moins vive, on l’amusera de propos agréables ou de nouvelles, on la distraira par la curiosité. Un médecin, dit-on, ayant à guérir la fille d’un roi, et ne le pouvant sans employer le fer, glissa une lancette sous l’éponge dont il pressait légèrement la mamelle gonflée. La jeune fille se fût refusée à l’incision, s’il n’en eût masqué les approches ; la douleur était la même : mais imprévue, elle fut mieux supportée.