Livre 3.35
XXXV. Mais il est temps de produire des raisons marquées pour ainsi dire à notre coin. Tant qu’il existe des bienfaits plus grands que les siens, le bienfaiteur peut être surpassé : un père donne la vie à son fils ; mais il y a quelque chose de meilleur que la vie : un père peut donc être surpassé, puisqu’il y a quelque chose de plus grand que son bienfait. Et même celui qui a donné la vie à un autre, si cet autre le sauve une et deux fois de la mort, a plus reçu qu’il n’a donné : or le père a donné la vie ; il peut donc, s’il est plusieurs fois délivré de la mort par son fils, recevoir un bienfait plus grand que le sien. Qui reçoit un bienfait reçoit d’autant plus que son besoin était plus grand : or la vie est un plus grand besoin pour le vivant que pour celui qui n’est pas né et qui par conséquent ne peut avoir aucun besoin. Le père doit donc plus à son fils, s’il reçoit de lui la vie, que le fils ne reçoit du père en naissant. Pourquoi le fils ne pourrait-il vaincre le père en bienfaits ? Parce qu’il tient de lui l’existence, et que sans elle il n’eût jamais fait acte de bienfaiteur ? Mais ici le père est dans le même cas que tous ceux qui donnent la vie à d’autres : on n’aurait pu s’acquitter envers eux, si on ne l’eût point reçue. Selon vous, on ne pourrait non plus s’acquitter avec usure envers un médecin qui souvent aussi nous rend la vie, ni envers un matelot qui nous a sauvés du naufrage. Et pourtant on peut surpasser les bienfaits de ces hommes, comme de tous ceux qui d’une manière quelconque nous ont conservé le jour : donc il peut en être de même des pères. Si l’on m’a rendu un service qui avait besoin d’être soutenu des services de beaucoup d’autres, et qu’à mon tour j’en aie rendu un qui pouvait se passer d’auxiliaire, j’ai plus fait qu’on n’a fait pour moi. Le père donne au fils une vie prompte à s’éteindre, si de nombreux secours ne la viennent protéger ; le fils qui sauve la vie du père lui donne une chose qui n’a plus besoin d’autre assistance pour se maintenir. Ainsi est vaincu en bienfaits le père qui reçoit de son fils la vie que lui-même lui avait donnée.