Livre 3.32
XXXII. Mon père m’a nourri : si je lui rends le même service, je fais plus pour lui, heureux qu’il est, non pas seulement d’être nourri, mais de l’être par un fils ; et il trouve plus de charme dans mon affection que dans ce soin matériel. Les aliments qu’il m’a donnés ne sont arrivés qu’à mon corps. Mais qu’un homme s’élève assez haut pour se faire connaître aux nations par son éloquence, ou par sa justice, ou par ses hauts faits à la guerre, pour environner son père du reflet de sa renommée, et dissiper par une éclatante lumière l’obscurité de son berceau, ne rend-il point par là aux auteurs de ses jours un inestimable service ? Qui connaîtrait Ariston et Gryllus, s’ils n’avaient eu Xénophon et Platon pour fils ? Le nom de Sophronisque, grâce à Socrate, ne saurait périr. Il serait long d’énumérer tous les hommes dont les noms ne vivent que parce que la rare vertu de leurs enfants les a transmis à la postérité. Lequel des deux a rendu le plus grand service à l’autre, ou le père d’Agrippa, inconnu même après la mort de son fils, ou ce fils, honoré de la couronne navale, de cette décoration unique entre tous les dons militaires ; qui élevait dans Rome tous ces imposants édifices supérieurs en magnificence à ceux des âges précédents et que depuis on ne devait point surpasser ?
Octavius fut-il jamais le bienfaiteur de son fils, plus que ce fils, devenu Auguste, n’a été celui de son père, bien que le rang du père adoptif (Jules César) laissât dans l’ombre Octavius ? Quelle satisfaction pour lui, s’il eût vu Auguste, après les guerres civiles étouffées, donner la paix et la sécurité au monde ! Il n’eût pas reconnu son propre sang : il eût à peine cru, reportant ses yeux sur lui-même, que ce grand homme fût né dans sa maison.
Irai-je après cela citer tant d’autres pères que l’oubli eût déjà dévorés, si la gloire de leurs fils ne les eût tirés des ténèbres et ne leur conservait encore quelque éclat ? D’ailleurs, nous n’examinons pas s’il est des fils qui aient rendu à leurs pères plus qu’ils n’en ont reçu, mais si la chose est possible. Quand les traits que j’ai rapportés ne te satisferaient point, ne surpasseraient point le bienfait de la vie, un fait est-il au delà des forces de la nature parce qu’aucun âge ne l’a encore produit ? Si un acte isolé ne peut l’emporter en grandeur sur le mérite des soins paternels, plusieurs réunis feront pencher la balance.