Livre 3.31
XXXI. En vous sauvant la vie, je vous en fais jouir à l’instant même : en la recevant de vous, j’ignorais si je vivais. Je vous l’ai sauvée quand vous craigniez de mourir ; vous me l’avez donnée avec chances de mort. Je vous ai sauvé une vie déjà développée et complète : vous m’avez engendré dépourvu de raison, fardeau pour le sein maternel. Voulez-vous savoir le peu de prix d’un tel présent fait de la sorte ? Si vous m’eussiez exposé, c’était un mauvais service de m’avoir engendré. D’où je conclus que la cohabitation du père et de la mère constitue un médiocre bienfait, s’il n’est suivi d’autres qui continuent ce commencement de don et le sanctionnent par des soins ultérieurs. Le bien n’est pas de vivre, mais de vivre vertueusement. Je vis en homme vertueux, mais je pouvais vivre tout autrement : donc, la seule chose que je vous doive, c’est de vivre. Que vous me jugiez obligé pour ce don en lui-même, pour Une vie dénuée de tout le reste, inintelligente, que vous vous en targuiez comme d’un grand service, songez-y, c’est me croire obligé pour un bien dont jouissent la mouche et le vermisseau. Ensuite, pour ne pas dire plus, si je me suis adonné aux études qui font l’honnête homme, afin de diriger ma course dans le droit chemin de la vie, vous avez de votre bienfait même recueilli plus que vous ne m’aviez donné. Car vous m’aviez livré à moi-même novice et sans expérience ; moi, je vous ai rendu un fils dont vous pouvez vous applaudir d’être père.