Livre 3.30
XXX. La couleur rouge irrite le taureau ; l’aspic se dresse à la vue d’une ombre ; une étoffe blanche provoque la rage des ours et des lions. Tout être farouche et irascible par nature se trouble aux plus vaines apparences. Voilà ce qui arrive aux esprits inquiets et peu éclairés : ils se frappent de choses imaginaires, à tel point qui parfois ils taxent d’injures de modiques bienfaits ; et telle est la source la plus féconde ou du moins la plus amère de nos rancunes. Oui, l’on en veut aux gens qu’on chérit le plus, s’ils ont moins fait pour nous que nous ne l’avions espéré, moins qu’ils n’ont fait pour d’autres, tandis que dans les deux cas le remède est bien simple : il a plus accordé à un autre ? jouis de ton lot sans faire de comparaison ; il ne sera jamais heureux, celui que torture la vue d’un plus heureux que lui. J’ai moins que je n’attendais ? mais peut-être attendais-je plus que je ne devais. Voilà l’écueil qu’il faut surtout craindre : de là naissent des haines mortelles et capables des plus sacriléges attentats. Le divin Jules fut assassiné bien moins par des ennemis que par des amis, dont il n’avait point rassasié les prétentions irrassasiables. Il l’eût voulu sans doute ; car jamais homme n’usa plus libéralement de la victoire, dont il ne s’attribua rien que le droit d’en dispenser les fruits. Mais comment suffire à des exigences si démesurées, quand tous voulaient avoir tout ce qu’un seul pouvait posséder ? Voilà pourquoi César vit brandir autour de sa chaise curule les poignards de ses compagnons d’armes, de Tullius Cimber, naguère son plus forcené partisan, et de tant d’autres, qui avaient attendu la mort de Pompée pour se faire Pompéiens.