Livre 3.3
III. Outre cette cause, il en est d’autres bien fréquentes qui font tirer un voile sur les plus importants services. La première de toutes et la plus puissante, c’est que, toujours préoccupé de nouveaux désirs, on n’envisage plus ce qu’on a, mais ce qu’on poursuit, oubliant ce qui est, tout entier à ce qu’on voudrait qui fût. Ce qu’on possède, on n’en tient plus compte. Et qu’arrive t-il ? Le bien obtenu, nos prétentions nouvelles le font si mince que son auteur lui-même encourt notre indifférence. Nous l’avons aimé, vénéré, proclamé le créateur de ce que nous sommes, tant que nos premiers avantages ont su nous plaire ; puis, subitement épris d’un rang plus élevé, c’est là que nos vœux nous emportent, car le mal de tout mortel devenu grand est de vouloir. grandir encore : dès lors s’évanouit, tout ce qu’auparavant il nommait bienfait ; il considère non plus ce qui le met au-dessus des autres, mais seulement ceux qui le précèdent et ce que leur sort a d’éblouissant. Or nul ne peut être à la fois envieux et reconnaissant : car l’envie part d’un cœur mécontent et chagrin ; la reconnaissance, d’un cœur satisfait. Et puis, comme chacun de nous ne voit que le présent, si prompt à passer, rarement la pensée se replie vers le temps qui n’est plus. De là vient que nos premiers maîtres et tous leurs soins pour nous sont effacés de notre esprit, parce que notre enfance est déjà bien loin ; les bienfaits placés sur notre adolescence ont péri de même, parce que elle aussi nous l’avons quittée sans retour. Ce qui a été, nous le comptons non pas simplement comme passé, mais comme absolument perdu ; et si notre mémoire est fragile, c’est que nous sommes tout à l’avenir.