Livre 3.29
XXIX. Tel n’est point certes l’homme généreux et juste : il admire chez ses ennemis ceux qui furent les plus braves et les plus dévoués pour le salut et la liberté de leur pays ; il demande au ciel des guerriers, des concitoyens qui leur ressemblent. Il est honteux de haïr qui l’on estime, et cent fois plus honteux de le haïr pour cela même qui lui mériterait la pitié, si, captif par exemple, et brusquement plongé dans la servitude, il garde quelque reste de son indépendance, et ne court pas assez prestement à de vils et pénibles offices ; si, alourdi par son loisir passé, il n’égale pas à la course le cheval ou le char du maître ; si, fatigué de veilles continues, il succombe au sommeil ; s’il répugne aux travaux rustiques, ou les aborde avec peu de courage, lui qui passe du service de la ville et de ses fêtes à un si dur labeur. Distinguons si c’est la force ou le vouloir qui manquent : nous absoudrons souvent, si nous jugeons avant de nous fâcher. Mais non ; c’est le premier élan qu’on suit : puis, malgré la puérilité de son emportement, on persiste, on ne veut pas sembler avoir pris feu sans cause, et, pour comble d’iniquité, la colère nous rend d’autant plus obstinés qu’elle est plus injuste. On la maintient, on l’exalte encore, comme si chez elle violence était preuve de justice. Qu’il est bien plus noble d’apprécier tout le vide, toute l’insignifiance de ses prétextes ! Ce que tu vois se produire chez la brute, tu le surprendras chez l’homme : un fantôme, un rien nous bouleverse.