Livre 3.27
XXVII. Ne te juge pas sur l’heure présente, sur le jour actuel : interroge l’état habituel de ton âme ; quand tu n’aurais point commis le mal, tu peux le commettre. Combien il vaut mieux guérir la plaie de l’injure que de s’en venger ! La vengeance absorbe beaucoup de temps et nous expose à une foule d’offenses pour une seule qui nous pèse. La colère dure chez tous bien plus longtemps que l’injure ; n’est-il pas mille fois préférable de quitter le champ des disputés et de ne pas déchaîner vices contre vices ? Te semblerait-il sain d’esprit, celui qui rendrait à la mule un coup de pied, au chien un coup de dent ? « La brute, dis-tu, n’a pas la conscience de ce qui est mal. » Mais d’abord, quelle injustice qu’auprès de toi le titre d’homme soit un obstacle au pardon ! Ensuite, si tout ce qui n’est pas l’homme est sauvé de ta colère, grâce au manque de raison, mets donc sur la même ligne tout homme en qui la raison manque. Car qu’importe qu’il diffère d’ailleurs de la brute, si l’excuse de la brute dans tous les torts qu’elle cause est aussi la sienne, l’absence de discernement ? Il a fait une faute ? est-ce bien la première ? sera-ce la dernière ? Ne le crois pas quand il aurait dit : « Je n’y retomberai plus. » Il blessera encore et un autre le blessera et la vie entière tournera dans un cercle de fautes. Soyons doux avec les êtres qui le sont le moins.
Ce que l’on dit à la douleur peut très-efficacement se dire à la colère : Cessera-t-elle un jour, ou jamais ? Si elle doit cesser, n’aimeras-tu pas mieux la quitter, que d’attendre qu’elle te quitte ? Si la même préoccupation doit durer sans fin, vois à quelle guerre sans trêve tu te condamnes ! Quel état que celui d’un cœur incessamment gonflé de fiel !