Livre 3.26
XXVI. « Je ne puis, dis-tu, m’y résigner : souffrir une injure est trop pénible. » Mensonge que cela : qui donc ne peut souffrir l’injure, s’il souffre le joug de la colère ? Ajoute qu’en agissant ainsi, tu supportes l’une et l’autre. Pourquoi tolères-tu les emportements d’un malade, et les propos d’un frénétique, et les coups d’un enfant ? C’est, n’est-ce pas, qu’ils te paraissent ne savoir ce qu’ils font. Qu’importe quelle misère morale nous aveugle ? L’aveuglement commun est l’excuse de tous. — Quoi ! l’offenseur sera impuni ? — Non ; quand tu le voudrais, il ne le sera pas. Car la plus grande, punition du mal, c’est de l’avoir fait ; et la plus rigoureuse vengeance, c’est d’être livré au supplice du repentir. Enfin il faut avoir égard à la condition des choses d’ici-bas pour en juger tous les accidents avec équité ; et ce serait juger bien mû que de reprocher aux individus les torts de l’espèce. Un teint noir ne singularise point l’homme en Éthiopie, non plus qu’une chevelure rousse et rassemblée en tresse ne messied au guerrier germain. Tu ne trouveras étrange ou inconvenant chez personne ce qui est le cachet de sa race. Chacun des exemples que je cite n’a pour lui que l’habitude d’une contrée, d’un coin de la terre ; vois donc combien il est plus juste encore de faire grâce à des imperfections qui sont celles de l’humanité. Nous sommes tous inconsidérés et imprévoyants, tous irrésolus, portés à la plainte, ambitieux. Pourquoi déguiser sous des termes adoucis la plaie universelle ? nous sommes tous méchants. Oui, quoi qu’on blâme chez autrui, chacun le retrouve en son propre cœur. Pourquoi noter la pâleur de l’un, la maigreur de l’autre ? la peste est chez tous. Soyons donc entre nous plus tolérants : méchants, nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle. Cet homme m’a offensé, et ma revanche est encore à venir ; mais un autre peut-être l’a été par toi, ou le sera un jour.