Livre 3.25
XXV. Si l’homme obscur se console dans ses maux à l’aspect de la chancelante fortune des grands ; si dans sa cabane celui-là pleure un fils avec moins d’amertume qui voit sortir de chez les rois mêmes des funérailles prématurées, ainsi devra souffrir avec plus de résignation quelques offenses, quelques mépris, quiconque se représentera qu’il n’est point de si haute puissance que l’injure ne vienne assaillir. Et puisque la sagesse aussi peut faillir, quelle erreur n’a son excuse ? Rappelons-nous combien notre jeunesse eut à se reprocher de devoirs mal remplis, de paroles peu retenues, d’excès de vin. Cet homme est en colère ? donnons-lui le temps de reconnaître ce qu’il a fait, il se corrigera lui-même ; qu’il soit enfin notre redevable, qu’est-il besoin de régler nos comptes avec lui ? Incontestablement il s’est détaché de la foule et élevé dans une sphère à part, l’homme qui répond aux attaques par le dédain : le propre de la vraie grandeur est de ne pas se sentir frappé. Ainsi aux aboiements de la meute le lion tourne lentement la tête ; ainsi un immense rocher brave les assauts de la vague impuissante. Qui ne s’irrite point demeure inébranlable à l’injure ; qui s’irrite n’a plus son assiette. Mais celui que je viens de placer plus haut que toutes les atteintes embrasse comme d’une étreinte invincible le souverain bien ; il répond et à l’homme et à la Fortune même ! Quoi que tu fasses, tu siéges trop bas pour troubler la sérénité de mon ciel ; la raison s’y oppose, et je lui ai livré la conduite de ma vie ; la colère me nuirait plus que l’injure, oui, plus que l’injure : je sais jusqu’où va l’une ; où m’entraînerait l’autre, je ne le sais pas. »