Livre 3.22
XXII. Cette démence (car quel autre terme employer ?) a gagné aussi les Romains. Caligula détruisit, près d’Herculanum, une magnifique villa, parce que sa mère y avait été quelque temps détenue. Il ne fit par là que rendre cette disgrâce plus notoire. Tant que la villa fût debout, on passait devant sans la remarquer ; aujourd’hui on s’informe pourquoi elle est en ruine.
S’il faut méditer ces exemples pour les fuir, imitons, en revanche, la douceur et la modération d’hommes qui ne manquaient ni de raisons pour se mettre en colère, ni de pouvoir pour se venger. Qu’y avait-il de plus facile pour Antigone que d’envoyer au supplice deux sentinelles qui, accoudées à la tente royale, cédaient à l’attrait si périlleux et si général pourtant de médire du prince ? Antigone avait ouï tout ce qu’ils disaient, n’étant séparé des causeurs que par une simple toile. Il l’ébranla doucement et leur dit : « Éloignez-vous un peu ; le roi pourrait vous entendre. » Le même, dans une marche de nuit, entendant quelques-uns de ses soldats le maudire à outrance pour les avoir engagés dans un chemin fangeux et inextricable, s’approcha des plus embourbés, et lorsque, sans se faire connaître, il les eut aidés à sortir d’embarras : « Maintenant, leur dit-il, maudissez Antigone, qui vous a jetés par sa faute dans ce mauvais pas ; mais remerciez-le aussi de vous avoir tirés du bourbier. »
Il supportait avec autant de douceur les sarcasmes de ses ennemis que ceux de ses sujets. Au siége de je ne sais quelle bicoque, les Grecs qui la défendaient, se fiant sur la force de la place, bravaient les assaillants, faisaient mille plaisanteries sur la laideur d’Antigone, et riaient tantôt de sa petite taille, tantôt de son nez épaté. « Bon ! dit-il, je puis espérer, puisque j’ai Silène dans mon camp. » Quand il eut réduit ces railleurs par la famine, ceux des captifs qui étaient propres au service furent répartis dans ses cohortes et le reste vendu à l’encan, ce qu’il n’eût même pas fait, assura-t-il, si pour leur bien il n’eût fallu un maître à de si mauvaises langues. Le petit-fils de ce roi fut Alexandre, qui lançait sa pique contre ses convives, qui de ses deux amis cités tout à l’heure livra l’un à la fureur d’un lion et fut pour l’autre une bête féroce. Et de ces deux hommes, celui qu’il jeta au lion survécut.