Livre 3.2
II. D’ailleurs, pour rendre le bien qu’on a reçu, il faut, outre la vertu, les circonstances, les moyens ; il faut que le sort nous seconde. Un cœur qui se souvient n’a pas de frais à faire pour être reconnaissant. Se refuser à ce qui n’exige ni peine, ni richesse, ni bonheur, c’est n’avoir plus pour se couvrir l’ombre d’un prétexte. Non, il n’a jamais voulu s’acquitter celui qui a éloigné de soi le bienfait jusqu’à le perdre de vue. Comme les ustensiles habituels, qui souffrent journellement le contact de la main, ne risquent jamais de se rouiller ; comme au contraire ceux qu’on ne ramène plus sous nos yeux, mais qu’on laisse à l’écart où ils gisent comme inutiles, contractent par le temps même toutes sortes de souillures ; ainsi tout souvenir que l’esprit remanie et rafraîchit sans cesse ne lui échappe jamais : il ne perd que ceux auxquels il se reporte trop rarement.