Livre 3.2
II. Nul âge n’en est exempt ; elle n’excepte aucune race d’hommes. Il en est qui doivent à la pauvreté l’heureuse ignorance du luxe ; d’autres, toujours en haleine et nomades, échappent à l’oisiveté ; des mœurs sauvages et une vie agreste ne connaissent ni le bornage des champs, ni la fraude, ni tous les fléaux qu’enfante la chicane. Mais aucun peuple ne résiste aux impulsions de la colère, aussi puissante chez le Grec que chez le Barbare, non moins funeste où la loi se fait craindre qu’aux lieux où la force est la mesure du droit. Enfin toute autre passion ne s’empare que des individus ; celle-ci est la seule qui embrase parfois des nations. Jamais tout un peuple ne brûla d’amour pour une femme, ne fut emporté universellement par les mêmes calculs d’avarice ou de lucre ; l’ambition domine isolément quelques hommes ; l’orgueil n’est point un mal épidémique, tandis que la foule a souvent marché d’ensemble sous les drapeaux de la colère. Hommes, femmes, vieillards, enfants, chefs et peuples sont unanimes ; et toute cette multitude, que quelques mots ont déchaînée, devance déjà son agitateur. On court, sans plus attendre, au fer et à la flamme ; on déclare la guerre aux peuples voisins, on la fait aux compatriotes. Des maisons avec leurs familles entières s’abîment dans les feux ; et l’orateur chéri, naguère comblé d’honneur, tombe sous la colère de l’émeute qu’il a faite ; des légions tournent leurs javelots contre leur général. Le peuple en masse se sépare du sénat ; le sénat, cette lumière de Rome, n’attend ni les élections, ni le choix d’un chef régulier : il improvise les ministres de son courroux, il poursuit de maisons en maisons d’illustres citoyens dont lui-même devient le bourreau. On ose, violant le droit des gens, outrager des ambassadeurs ; une fureur inouïe soulève la cité ; sans donner le temps de s’amortir à l’animosité publique, sur-le-champ des flottes sont lancées en mer, des soldats s’embarquent tumultuairement. Plus de formalités, plus d’auspices ; le peuple, sans nul guide que le ressentiment, se précipite et fait arme de tout ce que donne le hasard ou le pillage : transports téméraires, qu’expient bientôt d’affreux désastres.