Livre 3.18
XVIII. Plût aux dieux que l’étranger eût gardé chez lui de tels exemples de cruauté, et qu’on n’eût point vu passer dans nos mœurs avec d’autres vices d’emprunt, la barbarie des supplices et des vengeances ! Ce M. Marius, à qui le peuple avait dressé des statues dans tous les carrefours, et prodigué l’encens, le vin des libations, les prières, eut les jambes rompues par ordre de Sylla, les yeux arrachés, les mains coupées ; et comme s’il eût pu subir autant de morts que de tortures, il fut déchiré lentement dans chacun de ses membres. Quel fut l’exécuteur de ces ordres sanguinaires ? qui, sinon Catilina, dont les mains s’exerçaient dès lors à tous les attentats ? Il déchiquetait sa victime sur le tombeau du plus doux des mortels, sur la cendre indignée de Catulus. Là un homme de funeste exemple, populaire toutefois, et qui fut aimé plutôt sans mesure que sans motif, perdait tout son sang goutte à goutte. Marius méritait de subir tout cela, Sylla de l’ordonner, Catilina d’y prêter ses mains ; mais qu’avait fait la République pour se voir percer le sein tour à tour et par ses ennemis et par ses vengeurs ?
Mais pourquoi remonter si loin ? Naguère Caligula fit, dans la même journée, battre de verges Sextus Papinius, fils de consulaire, Betilienus Bassus son questeur et fils de son intendant, et d’autres, tant chevaliers romains que sénateurs ; puis il les mit à la torture, non pour en tirer quelque aveu, mais pour s’amuser. Ensuite, impatient de tout retard dans ses jouissances, que sa cruauté voulait complètes et sans délai, tout en se promenant dans cette allée des jardins de sa mère qui passe entre le portique et le fleuve, il fit venir quelques-uns d’eux, avec des matrones et d’autres sénateurs, pour les décoller aux flambeaux. Qui le pressait ? Quel danger personnel ou public le délai d’une nuit laissait-il craindre ? Il coûtait si peu d’attendre l’aurore, de quitter enfin sa chaussure de table pour mettre à mort des sénateurs romains !