Livre 3.17
XVII. « Eh quoi ? L’ingrat sera donc impuni ! » Et l’impie, dis-moi, le sera-t-il ? Et l’envieux, et l’avare, et l’homme violent ou cruel ? Appelles-tu impuni ce que tous abhorrent, ou sais-tu un plus affreux supplice que l’exécration du genre humain ? Le châtiment de l’ingrat, c’est de n’oser plus ni recevoir de personne, ni donner à qui que ce soit, d’être ou de se croire signalé à tous les regards, d’avoir perdu le sentiment de la meilleure et la plus douce chose de la vie. Toi qui juges malheureux l’homme qui n’a point l’usage de la vue ou chez qui la maladie a fermé le passage des sons, tu ne plaindrais pas celui qui ne sait plus sentir un bienfait ? Il redoute les dieux dont l’œil est ouvert sur tous les ingrats ; et la conscience du bienfait qu’il a étouffé en lui le consume et le torture ; enfin, et cette seule peine est assez forte, il ne goûte plus le fruit de ce que j’appelle ce qu’il y a de plus délicieux au monde.
Celui au contraire qui est heureux d’avoir reçu, jouit d’une satisfaction toujours égale et permanente. Le don pour lui a disparu : il ne voit plus que l’intention, qui suffit à sa joie. Il goûte lui, à tout instant, le charme du bienfait ; l’ingrat ne l’a goûté qu’une fois.
Comparons leur existence à tous deux : celui-ci est sombre, soucieux, comme l’est un dépositaire parjure, un débiteur frauduleux : c’est l’homme qui refuse ce qu’il doit aux auteurs de ses jours, aux guides de son enfance, à ses précepteurs. L’autre, gai et serein, n’attendant que l’occasion de prouver sa reconnaissance, trouvant dans cette seule affection mille délices, bien loin de vouloir faillir à son obligation, ne cherche qu’à s’acquitter le plus largement, le plus généreusement possible envers ses parents, comme envers ses amis, comme envers l’homme le plus obscur, fût-il même son esclave ; car il juge, non l’état de la personne, mais la valeur du service.