Livre 3.16
XVI. Il y aura, dit-on, plus d’ingrats, si l’on ne donne point d’action contre eux. Tout au contraire, il y en aura moins : on mettra plus de discernement dans les bienfaits. D’ailleurs il n’est pas bon qu’on fasse savoir à tous combien sont nombreux les ingrats : la multitude des coupables ferait perdre la honte du crime, et une flétrissure si commune ne déshonorerait plus. Quelle femme à présent est humiliée qu’on la répudie, depuis que d’illustres et nobles dames comptent leurs années non plus par consulats, mais par le nombre de leurs époux4 ? Elles divorcent pour se remarier, elles se remarient pour divorcer encore. On reculait devant ce scandale, tant qu’il était rare ; mais depuis qu’il n’est pas de jour où les journaux n’annoncent un divorce, à force d’entendre parler de la chose, on s’est instruit à la pratiquer.
A-t-on la moindre honte de l’adultère, maintenant qu’on est venu au point de ne prendre le mari que pour mieux enflammer l’amant ? La chasteté n’est plus qu’une preuve de laideur. Y a-t-il femme si misérable, si repoussante, qui ait assez d’un couple d’amants, qui ne donne pas à chacun son heure, sans que le jour suffise à tous ; se faisant porter de chez l’un dans la maison de l’autre, s’établissant chez un troisième ? On est malapprise et d’un autre siècle, si l’on ne sait pas qu’un seul amant n’est qu’un second mari. Comme la honte de ces turpitudes n’est plus rien depuis qu’elles se sont propagées au loin, de même les ingrats croîtront en nombre et en audace s’ils viennent une fois à se compter.