Livre 3.15
XV. Ah ! que ne pouvons-nous persuader aux hommes de ne recevoir de leurs débiteurs que des remboursements volontaires! Plût au ciel que nulle stipulation ne liât l’acheteur au vendeur, que les pactes et conventions n’eussent pas besoin, comme garantie, de l’empreinte des sceaux, et qu’on leur préférât pour gardiens la bonne foi, l’amour du juste, la conscience! Mais le parti le plus sûr l’a emporté sur le plus noble ; et on aime mieux enchaîner la bonne foi que de compter sur elle. Les deux parties amènent leurs témoins : celle-ci ne prête que sur plusieurs signatures et par entremise de courtiers ; celle-là n’a pas assez d’une enquête sur les biens de l’emprunteur, elle veut avoir droit sur sa personne. Quelle honte pour la race humaine que cet aveu de perfidie et d’iniquité publique ! On se fie plus aux. cachets qu’aux consciences. Pourquoi a-t-on mandé ces respectables personnages ? Dans quel but apposent-ils leurs seings ? Évidemment pour qu’on ne nie pas avoir reçu ce qu’on reçoit. Ce sont des hommes incorruptibles, des vengeurs de la vérité, penses-tu ! Mais tout à l’heure, à ces mêmes hommes, on ne prêtera pas d’une autre manière. N’était-il donc pas plus honorable de subir la mauvaise foi de quelques-uns que de craindre la déloyauté de tous ? Il ne manque à la cupidité que de ne plus vouloir placer un bienfait sans caution. Il est d’une âme généreuse et grande d’assister, de servir les hommes : qui répand des bienfaits imite les dieux ; qui les redemande est usurier. Et pour venger la cause des bienfaiteurs, nous les reléguerions dans la classe la plus méprisable !