Livre 3.14
XIV. Sans loi d’ailleurs, les bienfaits seront moins nombreux, mais plus vrais ; or est-ce un mal de laisser le frein aux libéralités étourdies ? Et tel est le vrai but de ceux qui n’ont fait de loi pour aucun de ces actes : ils ont voulu plus de circonspection dans les dons, comme dans le choix de ceux à qui l’on rendrait service. Examine plus d’une fois qui tu obliges : tu n’auras ni droit d’action, ni droit de répétition. Tu te trompes, si tu penses que le juge viendra à ton secours. Aucune loi ne te remettra en possession : la bonne foi de l’obligé est ta seule ressource. De cette sorte le bienfait conserve son importance et sa noblesse : il est profané, si tu en fais matière à procès. C’est la voix de l’équité même, c’est le droit des gens qui nous crie : Rends ce que tu dois. Mais honte au bienfaiteur qui nous somme de rendre ! Et quoi rendre ? La vie, qu’il te doit, la dignité, la sécurité, la santé ? Les plus grands services ne peuvent être acquittés. « Eh bien, qu’il me paye d’un équivalent. » Cela revient toujours à mon dire : la dignité du bienfait n’est plus, s’il se transforme en marchandise. N’excitons point les âmes à la cupidité, aux contestations, aux discordes : elles s’y portent assez d’elles-mêmes. Combattons de notre mieux cette tendance, et coupons court aux occasions, si on veut les chercher.